Autoportrait
Jean Michel Delacomptée

AUTOPORTRAIT EN UN CLIC

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J
’ai passé mon enfance en banlieue parisienne, à Sartrouville, dans les Yvelines. C’était, à l’époque, une ville bordée de champs. Les choses ont changé. C’est à présent une ville de banlieue semblable à tant d’autres, où l’on dort, où l’on passe, avec, selon la formule convenue, des « quartiers sensibles ». Je parle de cette enfance, sous le nom de S., dans Ecrire pour quelqu’un. Accentuant cette dimension rurale, on m’envoya en pension dans une jolie ville de Seine et Marne, Montereau (jolie en ce temps-là). Il y avait partout de la campagne autour. C’est aussi en pension à la campagne, dans le Nord, en Touraine, que je passais mes vacances.
Etats des lieux
L
es lieux de l’enfance nous forment. Ces lieux que j’évoque, dont la banlieue semi-rurale, m’ont prédisposé à vivre en ville sans m’y sentir tout à fait chez moi. Et à la campagne sans m’y sentir tout à fait chez moi. J’ai le cul entre deux chaises. A présent je vis sur la côte normande, non loin de Deauville. Au-dessus, les nuages sont des nomades dont l’aspect varie sans cesse. Sur ce plan, rien n’est stable. C’est pourquoi je m’y sens à mon aise. Aucun devoir ne m’y fixe, et mes humeurs s’y donnent libre cours. Aucune contrainte ne m’attache. J’ai le tempérament d’un oiseau qui cherche à se poser sans trouver sa branche.

Raison pour laquelle, peut-être, j’ai vécu des années au Laos, au Japon, puis en Israël. Mais pour laquelle aussi je ne voyage presque plus. J’ai largement épuisé la joie de franchir les frontières. Le tourisme de masse s’est fait du voyage une idée que je ne partage pas : trop d’agitation. Au lieu d’approfondir, on survole. Je n’exclus pourtant pas de repartir en voyage, rien n’est définitif. Et c’est heureux.

J’ai toujours écrit. Toujours eu besoin de me raconter des histoires, donc d’en raconter. Ce besoin n’est pas tombé du ciel : il est né des romans qui s’alignaient sur les rayons de la bibliothèque familiale et qui me tendaient leurs pages. Très tôt, j’ai commencé à lire. Ce fut une jeunesse de papier : pas de télévision chez nous. L’imaginaire se nourrissait de mots plutôt que d’images. Le monde s’étoffait de mystères. On pénètre les mots, on glisse sur les images.

Latin, français, l’amour des langues qui meurent
J
’ai commencé en 6me l’étude du latin. Cette discipline m’a assidûment occupé pendant des années. J’adorais les versions latines. Elles enchantaient le quotidien. Dès le début, elles m’ont dédoublé : il y avait le passé, celui d’une civilisation disparue, et le présent, celui du quotidien. Elles séparaient les songes et la réalité. J’ai vécu dans deux mondes.

Apprendre le latin, s’évertuer à le traduire le plus exactement possible, conduit à l’amour précis de la langue maternelle. A l’exigence qu’implique cet amour. Aujourd’hui, il m’arrive souvent de penser que notre rapport à notre langue ayant déserté l’exigence, écrire ne vaut plus la rigueur à laquelle je consacre mes jours. Peine perdue, me dis-je. C’est écrire dans une langue devenue étrangère à la plupart de ceux qui la parlent. J’écris dans une langue qui meurt. Pourtant je continue. Il subsiste tant de lecteurs de tous âges qui aiment « la haute langue », ce que j’appelle ainsi sans prétention, mais sans timidité. Des lecteurs soucieux de cette exigence, qui en ont besoin, et qui la demandent. Qu’ils me lisent m’honore. Cela justifie le travail inlassable. C’est mon viatique.

Portrait en 2 clics

biographie non exhaustive de Jean-Michel Delacomptée

Après des études de lettres, Jean-Michel Delacomptée a occupé un poste d’enseignant à l’institut français de Kyoto puis de conseiller culturel à Jérusalem, avant de remplir, pendant dix ans, différentes fonctions à l’administration centrale du ministère des Affaires étrangères. Maître de conférences habilité en littérature française, il a ensuite enseigné à Bordeaux puis à Paris 8 Vincennes-Saint Denis. Il a brièvement dirigé la collection « Nos Vies », créée à son initiative en 2015 aux éditions Gallimard.

Sa production d’écrivain consiste principalement en des portraits de personnages historiques et de gens de lettres. Personnages historiques : Henriette d’Angleterre avec Madame la Cour la Mort (1993), La Boétie avec Et qu’un seul soit l’ami (1995), François II avec Le Roi Miniature (2000). Gens de lettres : Racine avec Racine en majesté(1999), Mme de Motteville avec Je ne serai peintre que pour elle (2003), Ambroise Paré avec Ambroise Paré La main savante (2007, Bossuet avec Langue morte Bossuet (2009), Saint-Simon avec La grandeur Saint-Simon (2011). A l’exception du Racine paru chez Flammarion, ces portraits littéraires ont tous été publiés chez Gallimard dans la collection « L’un et l’autre », de même que le dernier livre de cette collection, Ecrire pour quelqu’un(2014). Il a également publié, toujours chez Gallimard, un Petit éloge des amoureux du silence, ainsi qu’un commentaire de la Lettre de Montaigne à son père sur la mort d’Etienne de la Boétie, et une présentation d’Ambroise Paré, Discours de la momie et de la licorne. Il a publié les Mémoires de Mme de Motteville dans la collection « Le temps retrouvé » au Mercure de France (2004), puis deux romans, Jalousies(2004) et La vie de bureau (2006), chez Calmann-Lévy, ainsi qu’une analyse de La Princesse de Clèves, Passions, chez Arléa (2012), en contrepoint de son essai La Mère et le courtisan, La Princesse de Clèves, paru aux PUF vingt ans plus tôt. En septembre 2015, il a publié Adieu Montaigne, chez Fayard, et contribué à l’ouvrage Le bon air latin, également chez Fayard. Enfin, chez Robert Laffont, il a publié en janvier 2016, sous le pseudonyme de Jacques Sarthor, Les Affreux, roman passé complètement inaperçu en dépit de son caractère détonant(ou précisément pour cette raison), suivi en septembre 2016 d’une Lettre de consolation à un ami écrivain remarqué par la critique, et, en août 2017, de nouveau un roman, Le sacrifice des dames, avec toujours le désir d’une langue tenue, et d’une intrigue qui sorte des sentiers battus, placée ici dans la Hongrie du début du XVIème siècle, entre réalité historique et pur imaginaire.